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Parc d’observation des trois biotopes
Philippe Haeringer

Histoire d’une friche

 

La « Friche » ici décrite n’est qu’un élément d’un parcours plus vaste, qui comporte deux autres biotopes très différents et plusieurs milieux intermédiaires. Insérés comme une niche au sein d’espaces cultivés ou urbanisés (extensions récentes du village de Saint-Roman), ces deux hectares « aux trois biotopes » adossés à un petit bois communal ont pour principale vertu de démontrer la diversité des compositions naturelles sur de tout petits territoires. Ce constat est d’autant plus savoureux qu’il s’applique à des « délaissés », des bouts de terrains négligés par l’activité humaine toute proche.

Au sein de ce petit parc d’observation, entre deux collines de marnes noires, entre un adret et un ubac, une vieille plantation a été abandonnée aux eaux de ruissellement. Pour pénétrer dans cette jungle sans la détruire, des layons et des canaux ont été tracés, des clairières identifiées, une mare creusée dans les roseaux. Tout à la main et sans outil motorisé. Le but de ces travaux est d’observer l’évolution du biotope qui s’est substitué, en un demi-siècle, à un espace cultivé.

Abandonnée depuis plus de cinquante ans parce qu’elle recevait toutes les eaux de ruissellement de tout un secteur de collines et de vignes, une ancienne plantation a fait place à une jungle impénétrable. Les layons et canaux qui y ont été tracés récemment n’ont pas pour objectif de ressusciter la plantation, mais d’observer la friche dans son intimité.

Un demi-siècle a suffi pour que s’installe un nouveau biotope. Cause immédiate de l’abandon : la mécanisation des vignes. Replantées dans le sens des pentes afin que les engins motorisés puissent y circuler (lorsque les ceps suivaient les courbes de niveau, seules des charrues à une roue pouvaient y éviter le porte-à-faux), elles n’opposent plus de résistance au ruissellement. Non seulement la quantité d’eau dévalant la pente est plus importante, mais des boues sont charriées qui comblent après chaque orage les fossés aménagés en bas de pente. Ici, le paysan en aval s’est découragé. L’abandon fut accéléré par la dernière vague d’exode rural, celui des années 1950. L’héritier est parti à la ville.

Pendant vingt ans encore, les lieux furent visités, mais par un petit troupeau de moutons conduit par un vieil éleveur, que cette manne de verdure réjouissait, lui évitant de courir plus loin dans les collines. Mais déjà les saules blancs et les saules rouges avaient pris possession des parties les plus mouillées, les genévriers des parties les plus au sec. Toutes les
autres espèces invasives commençaient de se calibrer sur ces espèces étalons, tentant d’atteindre ou de dépasser, par exemple, les six mètres de rigueur imposés par les gros bouquets de saules rouges.

Des espèces plantées, ce sont les pommiers qui disparurent les premiers. Les poiriers surent mieux s’échapper de leur architecture en espaliers. Certains survivent encore, disputant leur place dans la canopée. Les vignes ont retrouvé leur nature de liane. Elles grimpèrent un temps dans les poiriers (une méthode culturale classique dans certains pays), puis
s’aventurèrent très loin. On en retrouve d’insolites grappes, appartenant à des cultivars interdits depuis des lustres, dans l’enchevêtrement des aubépines et des églantiers. Les pruniers de Damas, ou pruniers des vignes, offrent encore parfois leurs fruits violine, en concurrence avec les drupes plus sombres de leur cousin sauvage, le prunier de Saint Julien.

À côté de ces productions parcimonieuses, la friche regorge d’un fruit somptueux, la pomme d’or des Hespérides. D’où viennent ces cognassiers vigoureux qui émergent un peu partout ? L’enquête est ouverte, mais il ne semble pas, en dépit de leurs alignements, qu’ils aient été plantés pour eux-mêmes. Parfois, une relique de poirier demeure au sein de leurs
souches mêlées. L’explication la plus plausible est qu’ils aient été des porte-greffe, et qu’ils aient pris le dessus lorsque leurs pupilles ont lâché prise dans la jungle montante.

En 1976, l’héritier parti à la ville céda ce territoire à un citadin venu à la campagne. Le berger, qui prit bientôt sa retraite, laissa le jeune néo-rural faire l’inventaire de ce royaume romantique. Comme Jean de Florette, le nouveau venu tenta à mains nues, avec Manon, de redonner une chance à quelques fruitiers, tout en s’émerveillant des frondaisons des saules et de l’étonnant désordre qui s’était établi, beaucoup plus divers que les friches urbaines explorées avec ardeur dans son enfance. Le gradient floristique, allant de la roselière à la chênaie et de la lande à la pinède, le réjouissait.

Mais au début des années 1980 un phénomène cyclique se produisit. Une neige printanière assassine, lourde comme une chape, s’abattit sur la friche. Tous les parcours besogneusement dégagés, toutes les arches accueillantes repérées sous les saules, tout disparut dans un chaos de branches plaquées au sol. Le temps des loisirs ne pouvait pas y remédier. La
friche connut son second abandon.

Elle devint impénétrable, même au chasseur. Imbibée d’eau trois saisons sur quatre au moins sur la moitié de son étendue, rien n’y vint arbitrer la vigueur du combat végétal, ni atténuer la rigueur des cycles climatiques. Dans le quart de siècle qui suivit, la friche eut à subir au moins quatre assauts de neiges tardives et quatre séries de printemps secs. Quatre fois elle reconstitua sa verticalité sur le lit d’un champ de bataille. Quatre fois elle sécha sur pied, soudain hérissée de bois mort que les bourrasques estivales jetaient sur le tas. Après avoir été un temps accessible aux moutons, elle se mua en refuge à sangliers et cochons sauvages, qui y aménagèrent leurs souilles et leurs bains de boue. Les chasseurs rôdaient en lisière, ne pénétrant qu’en rampant sous un tunnel de verdure jusqu’à un affût, une sorte de tanière renouvelée chaque année pour surprendre les grives, les « fiafia » perchés sur les grands saules blancs.

C’est en 2005 que « la friche » retrouva une nouvelle chance. Je tente depuis lors de l’associer à un parcours initiatique consacré à la nature dioise. Après avoir « apprivoisé » un ubac herbeux, puis un adret steppique, je me suis retrouvé aux portes de cette zone humide fermée, répulsive, énigmatique. Comment l’aborder désormais ? C’est tout l’objet de notre
thème. Après deux années d’efforts sans artifices, sans l’aide ni d’outils à moteur ni d’une main d’œuvre appointée, dans une sorte de corps à corps amoureux, j’ai commencé d’ouvrir cet espace sans le détruire.

Il a fallu d’une part maîtriser les eaux sans nuire à leur égale répartition, et en piégeant les boues, d’autre part inventer des cheminements non destructeurs, mais assez nombreux (réticulés comme disent les botanistes) pour explorer tous les « nano » milieux, repérer les espèces remarquables (une gentiane ciliée ici, un beau fût d’orme là, ou encore le nid d’une rousserolle effarvatte), inventorier les « arrangements » du chaos, la sédimentation végétale, les équilibres acquis. Ouvrir des chemins classiques modifierait le milieu, l’incidence du soleil, le taux d’humidité ; c’est donc des sentes en berceau, sous le feuillage, qui ont été taillées. Parcours aléatoires, guidés par les « arrangements » rencontrés, contournés.

C’est en cherchant à ne pas « déranger les arrangements » que j’ai redécouvert un double alignement de cognassiers, et l’axe médian (nord-sud) de l’ancienne plantation. Ces arbustes exubérants poussant toutes leurs branches arquées vers le levant, il a suffit d’en tailler les plus basses pour réaliser un véritable tunnel de près de cent mètres de long. Ce solide « méridien » est bienvenu pour structurer quelque peu l’aimable labyrinthe.

Ce dispositif « sous-arbustif », calibré à la taille de la stature humaine, souffre quatre exceptions. En amont de la friche, une chênaie de haute futaie a été partiellement défrichée, précisément pour révéler ce bosquet jusque-là étouffé. Cela fait une sorte d’allée d’accès à la friche. De même, en aval, les trois plus majestueux saules blancs, de près de trois mètres de tour de taille et d’une vingtaine de mètres de haut, ont paru exiger un « dégagement » en placette. C’est « l’aire des saules blancs », à laquelle répond ailleurs une « aire du cognassier », aménagée autour d’un sujet isolé remarquable, au tronc torsadé comme celui d’un figuier banian.

La quatrième exception concerne le versant haut de la friche, là où elle vient mourir sur une lande sèche, puis un bois communal. L’espèce dominante y est le genévrier. La faible épaisseur de la strate végétale ne se prête pas à des aménagements en sous-bois. Pour mettre en valeur cette garrigue où il n’y a pas à se garder du soleil ni à préserver l’humidité du sol, quatre clairières ont été identifiées, confirmées, élargies, entretenues. Comme les espaces dégagés sous les chênes, sous les saules blancs, sous le cognassier banian, ces aires « anthropiques » constituent des lieux d’invite pour l’installation spontanée d’espèces nouvelles, que la fermeture du biotope ne permettait plus.

Un inventaire floristique est en cours. Mais aussi la notation des phénomènes observés. L’aménagement du parcours initiatique n’est pas achevé. Il ne le sera jamais car il faut suivre la nature, ses cycles, les idées que son évolution rapide suggère…

                                                                                                                                                                                     Ph. H.
                                                                                                                                                            Saint-Roman-en-Diois
                                                                                                                                                                 19 septembre 2007